Vent de l’Histoire et souffle de l’Esprit 

 

Nous voici au seuil de cette année 2017 qui commémorera le cinquantième anniversaire de la venue en Europe de Maître Deshimaru. En préparant un article pour le numéro de la Revue Zen qui lui sera dédié, je relisais un de ses kusen, prononcé un an avant sa mort et dans lequel il disait:

 

« notre époque et les années à venir sont celles de la transmutation. L’époque du matérialisme seul ou du spiritualisme seul et des " ismes " en tous genres est révolue. Il faut embrasser tous les " ismes ", ne pas aller dans une direction unilatérale, gauche ou droite. Mais il faut en créer une troisième, une voie fraîche, une nouvelle naissance spirituelle… La vraie religion est plus importante que la respiration. Les hommes doivent abandonner l’ego, la compétition, la lutte, la volonté de puissance et devenir amis avec l’humanité tout entière. Ils doivent devenir des bodhisattvas… De nombreuses difficultés accompagnent toujours l’expansion d’une mission spirituelle. J’attends que mes disciples m’assistent avec force et réalisent la vision qui fonde ma foi dans le Zen. Promouvoir cet esprit ici et maintenant, cela commence par la transformation de quelques individus. Il faut ensuite que cette transformation s’étende au monde entier, amenant une vie nouvelle qui permette d’abandonner l’ego et de retrouver la dimension du cosmos. Zazen rend cela possible.» 

 

Ces quelques lignes, qui sonnent comme un testament spirituel, sont l’expression d’une très belle et profonde vision de ce qui doit promouvoir l’indispensable tournant civilisionnel des ces prochaines décennies. Face à la force en apparence souveraine et implacable du vent de l’Histoire qui pousse les événements dans une direction erronée, faisant prospérer toujours plus la logique du profit qui piétine les valeurs humaines ; face au matérialisme agressif qui domine les mentalités et détruit la nature ; face à la puissance déchaînée des "trois poisons" génératrice de haine, de fanatismes et de violences en tout genres, on peut être pris de découragement et se dire que rien ne pourra inverser ce courant des choses.

 

Ce serait oublier le souffle de l’Esprit, qui agit dans l’ombre tel le levain dans la pâte ou telle la graine qui, ensevelie dans la terre au plus fort de l’hiver, prépare en secret le printemps d’une nouvelle civilisation. Cette graine, que le semeur a plantée dans la terre d’Europe il y a cinquante ans, est la promesse d’un changement de consciences, seul à même de fonder un nouveau paradigme où l’égoïsme et l’individualisme arrogants laisseront place à la solidarité et à la générosité ; où "la lutte et la volonté de puissance" céderont devant l’émergence insoupçonnée d’une compassion et d’une sagesse renaissantes. Tel est le pouvoir aussi puissant que discret du souffle de l’Esprit qui se confond avec ces brises légères dont seule l’inclinaison des roseaux trahit par instants la présence. 

 

Tous les pionniers spirituels, au nombre desquels Maître Deshimaru, ont foi en ce souffle de l’Esprit dont ils ravivent la vigueur aux époques tourmentées où le vent de l’Histoire souffle dans une direction contraire à la bonne marche de la civilisation. 

 

Avec tous mes vœux de bonne et belle année. 

 

Gérard Chinrei Pilet (Janvier 2017)